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Chez le dernier des polygames
Femme Magazine Octobre 2001

par Anne Sengès


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landscape with bicycle
© Pia Torelli
A l’origine, les mormons américains étaient polygames. Pour avoir perpétué cette tradition, lourde de consanguinité et d’inceste, Tom Green a finalement été envoyé en prison. Mais quand il s’agit de défendre le père de leur vingt-sept enfants, ses cinq femmes sortent leurs griffes.

Dans le désert de l’Utah (Etats-Unis), au milieu de nulle part, réside une famille insolite. Cinq jeunes femmes, âgées de 24 à 31 ans, partagent un baraquement de six mobile homes, posés sur un terrain aride et craquelé, dans la bien nommée Snake Valley, infestée de serpents, de scorpions et de veuves noires. L’hôpital le plus proche se trouve à 150 km de routes difficiles. Agés de 2 mois à 15 ans, les gamins aux yeux bleu vif sont tous impeccablement tenus; les filles en robes à fleurs et souliers vernis, les garçons en chemise à carreaux et pantalons de toile immaculé. Femmes et enfants réclament un seul homme, Tom Green, condamné à cinq ans de prison le 24 août dernier, pour être quatre fois bigame. Car l’Utah ne possède pas de législation spécifique contre la polygamie abolie depuis 1896. Il devra également rembourser 78000 dollars à la sécurité sociale pour avoir abusé du système en multipliant femmes et enfants.

LeeAnn, sa soeur Shirley, Cari et sa soeur Hannah, ainsi que Linda aiment donc le même homme, Tom, 53 ans, dont la barbe rousse ornée de poils gris est devenue familière à l’Amérique entière : il adorait apparaître en famille sur le petit écran. Une famille Green aujourd’hui persuadée que Tom est derrière les barreaux parce qu’elle était devenue une source d’embarras pour l’Utah. La capitale, Salt Lake City, ne doit-elle pas accueillir les prochains Jeux Olympiques d’hiver ?

La justice lui reproche ses dix femmes, (cinq ex et les cinq actuelles), son penchant pour les très jeunes épouses —Linda n’ayant que 13 ans quand elle a dit "oui" à Tom— et son abus de la générosité de l’Etat pour nourrir sa très grande famille. Le mariage chez les polygames étant officialisé par un leader de la communauté et non par la mairie, les femmes de Tom sont considérées par la loi comme des mères célibataires. Ce qui leur permet de multiplier les allocations familiales. Tom a été aussi condamné pour défaut d’aide financière à neuf enfants de précédentes unions. Dans leurs longues robes en coton et éternels bas nylon, LeeAnn, Shirley, Cari, Hannah, et Linda ont des allures de fillettes. Au nom de la liberté de culte, ces femmes timides sont devenues les porte-parole inattendus du bonheur conjugal.

Si les mormons constituent encore 70% de la population de l’Utah, leur église, soucieuse d’éviter les persécutions religieuses, a renoncé à la pratique de la polygamie dès la fin du XIXe siècle, allant jusqu’à excommunier ses adeptes. Depuis 1953 —date d’un raid gouvernemental contre une communauté de polygames à Colorado City, dont les images particulièrement violentes d’enfants arrachés à leurs parents, publiées dans Life Magazine, avaient retourné l’opinion publique en leur faveur— et jusqu’à l’affaire Tom Green, ceux-ci étaient tolérés tant qu’ils restaient dans l’ombre. La communauté polygame de l’Utah compte entre 30 000 et 50 000 personnes, soit 2% de la population de l’Etat.

family dinner
© Pia Torelli
Tom Green a installé sa tribu il y a cinq ans dans ce campement, baptisé "Green Haven", même si le havre de la famille Green n’a rien de vert, ou plus affectueusement "La Ferme" — du fait de la présence de quelques poules et lapins. Il venait alors d’être expulsé du trailer park de la banlieue de Salt Lake City, siège de l’Eglise des mormons, sous prétexte que son style de vie et l’état lamentable de ses habitations gênaient les voisins. Le campement ne s’est guère amélioré. Il y a quatre ans, un incendie a détruit l’un des mobile homes et causé la mort de Jerry, un fils de Shirley, alors âgé de 3 ans, et les vents forts du désert de Snake Valley menacent en permanence leur habitat de fortune.

Persuadé que les hommes sont polygames de naissance, Green ne se lasse pas de dénoncer l’hypocrisie de la société actuelle qui laisse vivre en paix ceux qui collectionnent les maîtresses mais condamne celui qui a "officiellement" plusieurs femmes pour des raisons religieuses et sacrées. "La polygamie, c’est ce qu’il y a de mieux pour les femmes, insiste-t-il. Elles ne sont jamais trompées et si elles sont amoureuses d’un homme qui est déjà marié, elles peuvent quand même l’épouser". Pourtant Linda, 29 ans et six enfants (elle est enceinte d’un septième), Lee Ann, 26 ans et cinq enfants dont le petit Ritchie a 2 mois, Shirley, 31 ans et six enfants, Cari, 25 ans et trois enfants (elle en attend un quatrième), Hannah 24 ans et deux enfants (bientôt un troisième) se seraient parfois bien passées d’une telle publicité. Car leur vie en vase clos a aussi ses revers.

Dans un mobile home voisin vit June. L’histoire de cette quinquagénaire est à la fois compliquée, tragique et révélatrice du contexte incestueux de la communauté. June est la mère de deux des femmes actuelles de Tom (Shirley et LeeAnn) ; elle et sa fille Shirley ont chacune accouché le même jour d’un enfant conçu avec le même homme. Agé de 7 ans, Samuel, le fils de June, est handicapé ; Jerry, le fils de Shirley, est l’enfant mort dans l’incendie il y a quatre ans. "Les gens ne comprennent rien à notre religion et pour eux ils ne s’agit que de sordides histoires de sexe," affirme June. Lorsque Shirley, alors âgée de 14 ans, a décidé d’épouser Tom, June était elle mariée à un autre polygame, qu’elle a fini par quitter pour épouser le mari de sa fille…Tom, donc. Ensuite, ce fut au tour de LeeAnn, la jeune sœur de Shirley, de succomber au charme de celui-ci.

© Pia Torelli
Les cinq jeunes femmes ne semblent pas nourrir de ressentiment à l’égard de Tom et acceptaient de partager son lit à tour de rôle. Tom était le seul à disposer de sa propre roulotte. Chaque soir, l’une de ses femmes se glissait dans son lit selon un strict roulement établi par Linda. "Si l’une de nous n’avait pas envie de passer la nuit chez Tom, nous l’indiquions à Linda, qui modifiait le calendrier,"explique Shirley, la plus bavarde de la famille. Si les femmes n’ont aucun problème à partager mari et enfants, ces derniers dormant par tranche d’âges et non par famille, elles ne se confient pas les détails de leur vie sexuelle. Si nous parlions de cela entre nous, nous risquerions de nous blesser", dit Shirley. Tom, selon Hannah, est un bon amant et June loue ses qualités de père. "Regardez autour de vous! Tom a installé un puits et une fosse sceptique, s'enthousiasme-t-elle, en montrant fièrement son bout de jardin fleuri au gazon verdoyant, oasis miraculeuse au milieu du désert. S’il était un mauvais père, il ne dépenserait pas autant d’argent et d’énergie pour cela".Originaire de Colorado City, elle se souvient de l’offensive du gouvernement contre sa communauté. "J’avais 3 ans à l’époque et ils ont pris mon père. Tout ce que je demande c’est que les gens respectent notre religion. En vivant un mariage pluriel, ou mariage céleste, nous répondons au commandement de Dieu". Car les femmes de Tom sont formelles: si elles ont choisi de s’unir à lui, c’est que Dieu les a guidées, comme le clame la philosophie des fondateurs de l’Eglise de Jésus-Christ des saints du dernier jour. En effet, Le Livre de Mormon indique que Dieu aurait déclaré au prophète Joseph Smith, fondateur de la secte en 1830, qu’il pouvait épouser autant de femmes qu’il le voulait, car mariage et enfants garantissent le salut de l’âme. Son successeur, Brigham Young, qui a conduit les mormons de la côte Est des Etats-Unis à l’Utah, a donc pris vingt-sept femmes.

Sans Tom la vie continue à Green Haven. Depuis son départ, les enfants vont à l’école publique, au milieu du désert. Auparavant Linda et LeeAnn, les intellectuelles du groupe, les éduquaient à la maison, loin des tentations extérieures. Selon Linda, son "épouse en chef", la condamnation de Tom n’a fait que renforcer sa foi et son amour pour lui et ses "épouses-soeurs" : "Quoiqu’il arrive à Tom, nos relations entre femmes resteront intactes et la famille ne se brisera pas".

"Linda est celle qui rassemble la famille et recolle les morceaux s’il le faut", explique, admirative Hannah, le cordon-bleu du groupe. Linda est chargée des finances et de répartir les diverses tâches ménagères. A l’entrèe de la roulotte principale, un calendrier attribue les travaux : gagner l’argent du ménage —les maigres revenus de la famille proviennent des allocations familiales mais aussi de la vente d’abonnements par téléphone— faire la lessive, surveiller, nourrir et coucher les enfants. Les cinq femmes sont bricoleuses et capables de réparer une porte emportée par le vent. Les enfants, divisés par tranches d’âge en cinq équipes, participent eux aussi activement aux corvées. Ils nettoient la maison, lavent les bébés, font la vaisselle, coupent les légumes en petits dés, savent changer un pneu, nourrir les poules et les lapins ou tuer les veuves noires qui se glissent sous les lits —délicate, cette dernière mission rapporte un dollar d’argent de poche par araignée exterminée.

La journée se passe à l’intérieur du mobile home. L’été, il fait souvent trop chaud pour jouer dehors, et l’hiver, trop froid. C’est ici que la famille prend ses repas, par équipes, des plus petits au plus grands, à des horaires que le grand nombre de bouches à nourrir rend fantaisistes. C’est ici aussi qu’enfants et femmes font leur toilette, dans une petite salle de bain où une trentaine de brosses à dents fixées au mur sont identifiées par des couleurs ou des personnages de dessins animés. Shirley, chargée de gérer les lessives quotidiennes, avec l’aide de sa fille Kelly, 10 ans, entasse les montagnes de vêtements dans la pièce qui est reservée au pliage du linge et à l’habillage des petits. Vers 10 heures du soir, une fois les bambins endormis, Linda, Shirley, LeeAnn, Cari et Hannah se réunissent autour de la longue table en Formica afin, de parler du procès, des enfants ou jouer au pocker. Dans un mobile home voisin, les grands regardent la télé, des vidéocassettes de Walt Disney et des comédies hollywoodiennes.

"Nous l’attendrons toute notre vie," jure Shirley. Et elle précise que si chaque femme porte une alliance, ce n’est pas un souvenir de Tom, mais une manière de dissuader les autres hommes de les approcher.




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