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Maigrir avec Dieu
L’Amérique à l’heure du régime spirituel
Femme Magazine Juillet 2001

par Anne Sengès

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Repousser son assiette à moitié pleine, voilà le régime, a priori simple, que Gwen Shamblin propose aux obèses. Mais dans un pays qui croule sous les hamburgers géants, la volonté manque parfois. Alors pour ne pas succomber, cette nutritionniste prône la prière. Et ça marche.

En Amérique, pour maigrir il faut croire en Dieu. C’est en tout cas ce qu’affirme Gwen Shamblin, grande prêtresse d’un régime amincissant, le Weigh Down Worshop, qui incite les Américains à substituer la foi chrétienne à leur obsession maladive de la nourriture. Ce n’est cependant pas l’ascèse que prône la nutritionniste, mais simplement de manger moins. Plus précisément de grignoter. "Dieu a créé le chocolat et la crème fraîche pour qu’ils soient appréciés de tous", affirme-t-elle. Elle expose sa théorie du "thin eating" dans deux livres : The Weigh Down Diet, paru en 1997 et vendu à plus de 1 million d’exemplaires, et Rise Above, promu lui aussi au rand de best-seller dès sa parution l’an dernier. Pour Gwen Shamblin, les régimes miracles de type sans sucre, sans graisses, tout protéines ou tout ananas ont inefficaces car ils ne s’attaquent pas aux racines du mal : la surconsommation. En clair ils n’incitent pas à manger moins mais à dévorer light. :Si nous nous empiffrons, c’est moins parce que nous souffrons d’obésité que parce que nous traversons une crise spirituelle, estime la nutritionniste. Or Dieu ne nous a pas créés pour que nous engloutissions ces énormes portions américaines. Nous devons nous soumettre à sa volonté pour perdre du poids". Autrement dit, apprendre à résister à la tentation. L’approche de Shamblin peut paraître loufoque, sonner comme une énième tentative d’endoctrinement. Mais aux Etats-Unis, deux habitants sur trois sont membres d’une congrégation religieuse. Du coup utiliser la religion comme instrument de conviction paraît logique. D’après un récent un sondage, 63% d’entre-eux estiment que "la religion peut aider à résoudre tous les problèmes actuels". Ou au moins une bonne partie. "En invitant les Américains à lutter contre les excès en tout genre, qu’il s’agisse de la nourriture ou anti-dépresseurs, Shamblin s’attaque à un phénomène de société", explique Marie Griffith, professeur d’études religieuses à l’université de Princeton (New Jersey) et auteur d’un livre, qui sortira prochainement, sur l’industrie des régimes chrétiens. Elle a le mérite de dénoncer l’hypocrisie du "fat free business" et d’inciter les consommateurs à remettre en question leurs habitudes et à travailler sur eux mêmes". Le "thin eating" repose sur un principe simple : ne manger que lorsqu’on a vraiment faim, et avec modération. Au lieu d’engloutir un sachet de chips devant la télé, par exemple, Shamblin recommande de n’en chipoter que cinq ou six. Idem pour les cookies. Car si vous descendez tout le paquet, c’est Satan qui vous accueillera le moment venu… Au siège de Weigh Down Program, prospère société de cinquante-cinq salariés, située à Franklin dans le Tennessee, la ville natale de Gwen Shamblin, on revendique des millions d’émules. Et environ 30 000 bénévoles, chargés de prêcher la bonne parole dans soixante-dix pays, dont la France, qui dispose d’une représentante à Paris. En Californie, royaume des gourous du fitness, on enregistre un grand nombre de volontaires pour maigrir avec Dieu. Exemple à Reedley, petite ville de 25 000 habitants à mi chemin entre San Francisco et Los Angeles. Dans cette ville réputée pour être "le panier à fruit" de l’Amérique, Lisa Peters, mère au foyer de 36 ans, compte parmi les animatrices les plus ferventes. Chaque mardi soir elle reçoit d’impénitents gourmands dans son salon et tente de les faire plier ( "weigh down" en anglais) à la volonté de Dieu.

Ses séminaires, qui ont lieu deux à trois fois par an pendant douze semaines, accueillent chaque fois entre cinq et vingt personnes, dont une majorité de femmes. Au menu : aucune nourriture terrestre, mais d’abondantes nourritures spirituelles, sous forme de prières et de vidéos de Gwen Shamblin. Ce mardi soir de mai, Sherri, 28 ans, Katy, 30 ans, Gill, 32 ans, Linda 48 ans, et Caroline, 54 ans, écoutent avec envie la success story de Linda Garcia, 35 ans, qui affiche fièrement ses 65 kilos pour 1,70 mètre. En un an et deux séminaires, la jeune femme a perdu 22 kilos en un an. Sur une photo brandie par l’animatrice, on la voit flotter dans l’un de ses vieux pantalons. "Maintenant, si je mange trop, je me sens mal et je culpabilise vis-à-vis de Dieu," explique l’ancienne obèse. Le Weigh Down est le seul régime logique à mes yeux. Certes, le Seigneur a créé tous ces mets délicieux pour que nous les mangions. Mais, aujourd’hui, je n’avale que le tiers de ce que j’avais l’habitude d’engloutir. Et je remercie Dieu de m’avoir donné la force de résister à la nourriture". Il y a un an encore, Linda ne pouvait s’empêcher d ‘engouffrer trois bols de céréales au petit déjeuner. Désormais, elle se contente d’un seul, quand elle ne se satisfait pas d’un yaourt et d’une pomme. "Mon mari est ravi, dit-elle. Quand j’ai commencé le programme, il m’a même affirmé que si je maigrissais, j’aurais le droit de m’acheter une toute nouvelle garde-robe à ses frais". Lisa Peters aussi est ravie.

Elle fait de plus en d’adeptes. Quelques-unes des participantes viennent à la suite d’annonces affichées dans les églises. Mais l’essentiel du recrutement se fait par le bouche-à-oreille. Linda et Lisa, par exemple, se connaissent depuis le collège. Quant à Gill Dodson, la stagiaire la plus enrobée, elle a connu le Weigh Down par sa belle-sœur. Avant de commencer le programme, cette jeune femme de 32 ans avait presque atteint les 100 kilos pour 1,67 mètres. Après deux ans de séminaires, elle en avait perdu quinze. Mais avoue en avoir repris cinq depuis. "Mon boulot dans une société de logiciels est stressant et mon patron ne fait rien pour me donner confiance en moi", se justifie-t-elle en sirotant un gigantesque coca-cola. Alors elle revient faire pénitence… Et après avoir suivi l’histoire de Linda, écoute maintenant un sermon de Linda.

Le thème de ce soir :Exodus: Out of Egypt. A travers l’exemple des fils d’Israël qui, après avoir fui l’Egypte où il étaient tenus en esclaves, ont traversé le désert jusqu’à la Terre promise, les élues du jour sont invitées à s’affranchir d’une autre aliénation, celle de la nourriture, et à combler un vide spirituel en livrant leur âme à Dieu. Sherri, 79 kilos pour 1,58 mètre, n’hésite pas une seconde. Convertie, elle paye rubis sur l’ongle les 103 dollars qui l’autoriseront à participer au programme pendant douze semaines. En échange, elle recevra aussi des vidéocassettes de Gwen Shamblin, ainsi qu’un petit cahier sur lequel elle inscrira ses prières. Si Sherri ne perd pas assez de poids après trois mois, elle pourra suivre une autre session pour 55 dollars supplémentaires et aura droit à une troisième gratuite. "J’ai tout essayé pour mincir, pilules coupe-faim incluses" explique-t-elle. Alors elle espère que cette fois sera la bonne. Même Cliff Peters, 43 ans, le mari de Lisa depuis seize ans, avoue avoir perdu 15 kilos grâce à la cure Shamblin.

Pourtant il avait d’abord considéré ce programme comme "une lubie de bonnes femmes". Puis il a compris que Dieu pouvait non seulement l’aider à perdre ses kilos superflus mais aussi à améliorer sa vie de couple. "Ce programme ne se contente pas de vous faire fondre, explique-t-il. Il vous rend meilleur et vous incite à apprécier votre vie et vos proches". En apprenant à décortiquer leur façon de manger, sans doute les adeptes de l’apôtre de la tempérance, ont-ils aussi repensé leur mode de vie. Un corollaire indispensable à la réussite de tout régime s’accordent à dire les nutritionnistes. "Mais Gwen Shamblin se considère comme une sorte de prophète, regrette Marie Griffith. En l’écoutant, certains participants sont réellement persuadés qu’ils iront en enfer s’ils ne perdent pas de poids". Après avoir fondé sa propre congrégation religieuse en 1999, The Remnant Church, ouverte "à tous ceux dont la mission est d’obéir à Dieu et de renoncer aux péchés", Gwen Shamblin s’apprête à lancer un nouveau séminaire. Intitulé "Weigh Down Advanced", il s’adressera à ceux qui n’ont pas perdu assez de poids. "L’ambiance sera beaucoup plus stricte et nous pratiquerons encore plus le repentir", prédit-elle. Alors qu’on se le dise : Au royaume de la junk food, les gros et les obèses devront faire leur mea culpa. Sinon, ils seront damnés pour les siècles des siècles.




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